1.2 Un peu d'histoire
Si l'on suit la définition ci-dessus donnée par McCloud, on peut faire remonter l'histoire de la BD à plusieurs millénaires avant notre ère : les récits précolombiens en images découverts par Cortes (1049 avant JC), les gravures sur le tombeau du scripte Menna (1300 avant JC) ou encore la tapisserie de Bayeux (XIe siècle) sont bien des images juxtaposées en séquences, et qui nous racontent une histoire.

Mais la BD telle que nous la connaissons auourd'hui provient plutôt des illustrations que l'on pouvait trouver dans la presse depuis l'ancien régime, et qui se sont généralisées au début du XXe siècle. Au début image simple accompagnée d'une légende, puis juxtaposition d'images, puis les phylactères (les "bulles") pour donner à lire les paroles des personnages. Et la BD était née. Elle était née, mais dans un but précis : pour faire rire.
Son histoire continue dans des magazines illustrés pour la jeunesse, tels qu'en Europe le "Journal de Moustique" qui a vu naître Spirou, ou le journal "Tintin". Là encore, beaucoup d'histoires "pour faire rire", mais aussi la naissance de récits épiques, avec des aventuriers sans reproches dont les exploits servaient à édifier la jeunesse. Depuis cette époque, la bande dessinée peine à se débarrasser de cette image de "petits Mickeys".

Certes, on peut penser que comme cela se passe dans le cinéma, c'est à dire que la demande du public se tourne plutôt vers le divertissement ("divertere", détourner, comme pour détourner un moment l'esprit des difficultés de la vie), sans recherche particulière d'une expérience esthétique ou intellectuelle.
Mais cette comparaison a ses limites : aujourd'hui, grâce à l'information disponible sur internet, à la télévision, une partie du grand public a augmenté son niveau d'exigence de qualité cinématographique.
Les distributeurs se sont alignées sur ce changement, comme on peut le voir avec la récente création d'une carte d'abonnement qui propose à la fois un accès aux salles des réseaux UGC (grand public) et MK2 (cinéma alternatif).
Dans la bande dessinée franco-belge, il y a certes eu une très grande évolution depuis l'époque où il n'existait que des histoires de divertissement.
On peut même parler de révolutions : une première dans les années 70 dans l'ébullition culturelle qui a suivi 68 en réaction au conservatisme ambiant (création des magazines "L'Echo des Savanes", "Métal Hurlant", "Fluide Glacial", "Charlie Mensuel"), une seconde dans les années 80 lorsque des auteurs ont créé leur maison d'édition pour publier des bandes dessinées plus personnelles, plus artistiques.
Et la dernière qui se produit aujourd'hui, avec des auteurs ayant "tué le père", c'est à dire n'ayant plus de conflit générationnel à régler, et qui sont prêts à traiter tous les types d'histoires en bande dessinée.
Un auteur comme Bastien Vivès, qui a autour de 25 ans, semble autant avoir envie d'écrire et dessiner des histoires d'inspiration autobiographique (Le Goût du Chlore, Dans mes Yeux, La Boucherie), que d'humour (Juju, Mimi, Féfé, Chacha, ainsi que son blog), ou un péplum (Pour l'Empire, sortie prévue en avril 2010). Et il n'est pas le seul, Zep (Tranches de Vie, Les Filles électriques, Titeuf) Jérôme d'Aviau (Inès, Ange le Terrible), sont d'autres exemples de cette diversification passionante. De même qu'une personne a plusieurs facettes et plusieurs centres d'intérêts, pourquoi un auteur de BD devrait tout sa vie oeuvrer dans le même style et sur le même thème ?
Aujourd'hui, les lecteurs de bande dessinée savent donc que chacun peut trouver sa chapelle : de la BD de genre (western, aventure, histoire, érotique, science-fiction), de la BD humoristique, de la BD jeunesse, de la BD auto-biographique, du roman graphique, de la BD conceptuelle...Ce qui a peu changé, c'est la vision du grand public : "arrête de lire des bandes dessinées, lis plutôt des vrais livres" entendent souvent les bédéphiles... Beaucoup d'auteurs de BD se voient eux-mêmes comme des artisans, des amuseurs publics, et non comme des artistes. Certains rougissent, voire se gaussent, à l'idée qu'on leur attribue ce statut.
L'image encore largement est celle d'un "sous-livre", et si l'on donne sa juste place à Tintin dans l'histoire de notre culture, on peine à reconnaître que la bande dessinée peut atteindre le même degré d'esthétisme, d'universalité que n'importe quel art. La bande dessinée reste enfermée dans le format qui l'a vu naître, même si un avenir différent se dessine.