Quelques questions à Stéphane Ferrand, éditeur Manga aux éditions Glénat

Publié le par ninon

Au Japon, qu’ont fait les maisons d’édition pour prendre le virage du le numérique ?

 

Au Japon, de longue date, les téléphones portables sont entrés dans la vie quotidienne des japonais. Le manga, par ailleurs, n’a jamais perdu le réflexe du « feuilletonisme » que nous avons pourtant longtemps pratiqué via les magazines de prépublications des œuvres en chapitres, comme c’est toujours le cas au japon (via les mangashis).

Les maisons d’édition japonaises ont donc tout naturellement substitué les supports : le portable contre les magazines de prépublication. Le public n’a pas changé son mode de consommation, d’autant plus que là bas les magazines de prépublications sont jetés à la poubelle après lecture, en attendant la sortie d’un volume réunissant les chapitres. La chose numérique tient ici son principal avantage de ce qu’elle s’affranchi de l’espace. En effet au Japon, le problème principal est d’avoir de la place, un appartement suffisamment grand pour conserver ce que l’on possède. Or le manga, comme la BD prend de la place, surtout si l’on considère qu’un seul titre de manga peut représenter 30 à 40 volumes.

Enfin, les maisons d’éditions japonaises proposent leurs mangas en version colorisées, usant ainsi au mieux des potentialités du numérique.

 

Nous avons donc : un manque de place chronique + un public acquis aux nouvelles technologies depuis longtemps +  une proposition qui ne change pas les habitudes de lecture + une version couleur qui transcende la proposition commerciale = une explosion des ventes de manga sur Internet. (le keitai manga).

 

Par ailleurs, un domaine éditorial a connu un très grand développement grâce au numérique. En effet, le Japonais moyen, oppressé par une société castratrice (de nature matriarcale mais de fonction patriarcale), assume difficilement ses penchants sexuels. Il est donc complexe pour un japonais d’aller acheter un manga pornographique, face aux gens, ou même face au vendeur de la librairie. L’intimité toute nouvelle et l’absence absolu de référent humain et donc de jugement social, a amené une véritable explosion des ventes de manga pornographique sur téléphonie mobile

 

Enfin et pour prendre un exemple concret dans un autre domaine : certains auteurs, loin de s’interroger ad vitam aeternam du haut de leur montagne ou de leur tour d’ivoire (comme les occidentaux ont un peu tendance à le faire) se sont mis au travail. Et notamment dans le récit en lignes, soit donc du roman, fait et calibré pour le numérique, avec un rythme de parution hebdomadaire (keitai shosetsu). Le Roman numérique Koizora d’une jeune auteure, Mika, a ainsi été lu par 25 millions de lecteurs et lectrices avant qu’un éditeur ne propose une version papier. L’œuvre, juste déposée sur un site de téléchargement d’ebook, a bénéficié d’un buzz viral auprès du public adolescent via téléphone portable.

Il est aujourd’hui commun de trouver des best-sellers sur numérique au Japon (Clearness // Deep Love // Change the Game…. etc.)

On aura soin de remarquer l’orientation spécifiquement adolescent / filles de ces produits à succès…

 

Tu peux me reparler du concept de 360° ? Où trouve-t-on des exemples ?

 

Le numérique est un nouveau support, pré-supposant une nouvelle narration et donc une nouvelle création adaptée à cette narration. Mais rien n’empêche de créer de nouvelles choses à partir des acquis de l’édition traditionnelle, cela peut même soutenir les ventes de BD traditionnelles. Ainsi, si l’on créé des histoires courtes autour des personnages secondaires de Titeuf, cela peut exister en soi, et renvoyer à la BD originelle dans un second temps. L’éditeur traditionnel trouve donc son compte en valorisant son fond autour d’une nouveauté qu’il vend par ailleurs en tant que contenu inédit non destiné à exister en livre. Ceci étant dit, on peut inverser le système, comme le prouve le Blog de Boulet, BD en ligne, qui devient ensuite les Notes de Boulet éditées chez Delcourt, mais avec une sur-narration recomposée par Boulet spécialement pour la mise en album.

Ankama a inversé le système du 360°. Partant de la création d’un jeu vidéo Online (peu cher à produire) ils ont developpé un « Univers ». Cet Univers, ils l’ont décliné en produits dérivés numériques. Usant des nouvelles technologies, ils ont ainsi construit une « communauté », puis ils ont créé une BD en « dur » et des produits dérivés « en dur ». Lesquelles BD peuvent développer des aspects (personnages lieux) que l’on retrouve ensuite dans le jeu. On voit bien ici les renvois en miroir où aucun des deux éléments (virtuel ou réel) ne se subsitue à l’autre, mais où tous les deux se complètent avec rythme et méthode. L’intérêt du 360° n’existe que s’il forme une boucle de Moebius, renvoyant sans cesse à la face inversée d’elle-même.

 

Penses-tu qu’on peut gagner de l’argent avec la BD numérique ?

 

Oui on peut. Les questions sont plutôt comment et combien. Comment, par l’achat de « morceaux » d’une œuvre, mais sur un rythme soutenu ou via un abonnement.

L’achat d’un album complet pose d’autres types de problèmes, d’autant qu’on ne sait pas encore comment le public va réagir in fine, c'est-à-dire passé le premier moment d’amusement ou d’émerveillement. Ce public ainsi ne va certainement pas accepter longtemps de devoir par exemple continuer à payer pour lire des romans passés dans le domaines public, attendu qu’avant on payait une édition, or là l’accessibilité gratuite est envisageable sans qu’un procès ne soit intenté. Sur la BD la question ne va pas tarder à se poser par exemple sur Tintin

 

Selon toi, une maison d’édition « traditionnelle » peut-elle se réorienter vers le numérique ? De quelle façon ?

 

Une maison d’édition traditionnelle comme Glénat a pu s’adapter au manga (soit du 192 pages au lieu du 48 // du noir et blanc au lieu de la couleur // une périodicité bimestrielle plutôt que annuelle // un prix de revient plus bas que le prix de la BD // un schéma commercial totalement différent de celui de la BD…) donc tout est possible.

Par contre il faut engager les moyens de la spécificité éditoriale, tant en personnes qu’en outils. Par ailleurs je ne dirais pas « se réorienter » mais « se diversifier » : un des problèmes inconscient de l’arrivée du numérique (comme jadis de l’arrivée du manga) est qu’en France on a toujours l’impression que quelque chose de nouveau va détruire quelque chose d’ancien, ce qui est absolument faux, les deux pouvant se compléter, ou même exister parallèlement.

Je pense donc qu’il est même plus facile de se diversifier vers le numérique lorsque l’on est une maison traditionnelle.

 

Si tu as quoi que ce soit à ajouter sur l’aspect droits d’auteur, les supports physiques...

 

La question de la nouvelle création pour Internet me semble assez simple. La question de la mise en numérique de contenu déjà publié en livre est plus complexe et se résume ainsi : est-ce que cela doit être considéré comme une œuvre éditoriale à part entière (point de vue des auteurs, avec paiement d’avaloir etc…) ou comme un produit dérivé d’une œuvre existante (point de vue des éditeurs)

La question se pose alors de la valorisation – ou non – du travail éditorial, et donc quelque part de la place de l’éditeur.

Le droit d’auteur pour sa part est-il extensible ? qu’est-ce que le droit d’auteur ? correspond-il à une forme spécifique ou à un fond universel ? a priori le droit d’auteur est un droit unique et inaliénable, non lié à une forme, mais il fonctionne en rapport à la maîtrise d’une diffusion (nombre d’exemplaire exact). Or le problème du numérique est de maîtriser la diffusion de l’immatériel dans un domaine par ailleurs échappant à toute législation : Internet.

Je pense que comme dans beaucoup de choses avec l’humanité, on cherche à utiliser un outil que l’on ne maîtrise pas, on va jouer les apprentis sorciers pour des raisons économiques sans pour autant s’assurer d’une base de fonctionnement solide. C’est un peu comme l’énergie nucléaire, que l’on découvre en même temps qu'on l’exploite. L’on peut aussi se souvenir des années 97-2000 avec l’enflement de la bulle Internet, engraissée de propositions commerciales pressées et diversifiées, et qui a finit par éclater, pour qu’enfin l’on construise des business plan sain et d’autant plus mesurés qu’ils prenaient en compte les conséquences de l’explosion de la bulle.

Personnellement je considère que le support papier ne disparaîtra pas pour autant. D’une part parce qu’il est plus sûr, d’autre part parce qu’il correspond à une habitude sociale très difficile à éliminer. La musique, immatérielle par nature, est plus facilement transposable d’un support à un autre, d’où les évolutions notables du vinyl à la cassettes audio, puis au CD puis au numérique, l’œuvre en elle-même ne change pas, cela reste du son, dans le même format de longueur, consommé de la même manière. Le livre est plus complexe car il imposerait ici de changer beaucoup de paramètres. Ainsi pour reprendre l’exemple du Japon, le numérique s’est substitué à la pré-publication, car il en propose les mêmes avantages sans les inconvénients, mais, dans le même temps, le marché du livre réunissant les chapitres n’a pas lui baissé, bien au contraire.

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