3.2. Comment faire payer quelque chose à des internautes qui ont l'habitude du gratuit ?
J'ai déjà évoqué dans la partie 2 les freins et proposé des pistes pour lever ces freins. Je crois qu'il est tout de même nécessaire de résumer ces solutions en trois points clés à appliquer absolument, sans une once de concession possible.
A) Petit prix
Pratiquer des prix bas sur la BD numérique sera indispensable.
D'abord parce les internautes croient pouvoir lire de la BD numérique gratuitement : un sondage en ligne du site de Bodoï (magazine en ligne spécialisé BD) montre que sur 250 votants, 48% ne sont pas prêts à payer pour de la BD numérique (contre 29% pour [50 cts à 2€], 18% pour [2 à 5€], et 5% pour [5 à 10€]).
Mais aussi parce qu'ils ne sont pas dupes, ils savent bien qu'une bande dessinée numérique coûte moins cher qu'un album papier.
Nous pouvons reprendre les propos de Xavier Hanna, libraire à Bordeaux, que j'ai interrogé à ce sujet :
"[Les bandes dessinées numériques] représenteront un danger lorsque les livres numériques couleurs arriveront sur le marché à prix attractifs, et si les éditeurs continuent à pratiquer des prix prohibitifs. On voit que la BD Les Blondes coûte 9,40 € dans une librairie et qu'elle coûte 8 € en numérique alors que l'éditeur fait des économies. Quand on décortique le prix d'une BD papier valant 10 € :
- 1 € pour l'auteur
- 1 € de fabrication
- 2 € pour la diffusion et distribution
- 2 € pour l'editeur
- 4 € pour le libraire
L'éditeur économise au moins 6 €, alors pourquoi la faire payer aussi cher ? Ils appliquent le même schéma que les éditeurs de musique. Les gens ne suivront pas à ce prix là. Pour moi une BD numérique doit coûter moitié moins que le livre."
Il me semble qu'une solution idéale pour se lancer pourrait être le forfait. On hésite peut-être à sortir sa carte bancaire pour payer 1€ pour une bande dessinée numérique... Mais si pour 10€ par mois, on pouvait découvrir en libre accès un certain nombre d'auteurs je crois que le premier pas serait plus facilement franchi. C'est actuellement ce qui est fonctionne le mieux dans la musique : un abonnement qui permet d'écouter librement tout un catalogue. Cela suppose d'avoir suffisamment d'oeuvres à proposer en numérique pour que l'offre soit intéressante...
Je crois aussi que la BD numérique devrait permettre d'équilibrer la redistribution des bénéfices entre auteur et éditeur, car les auteurs pourraient plus facilement diffuser leur création (au prix certes d'une part de leur temps perdue pour leur travail artistique s'ils le font eux-mêmes) et donc avoir un levier de négociation plus puissant... Mais il s'agit là d'un parti pris de ma part, non d'une recommandation stratégique, qui n'a donc pas sa place ici !
- Simplicité d'accès ou de téléchargement, quitte à expliquer comment faire par des tutoriels vidéo.
- Navigation intuitive dans la bande dessinée, digitale si possible, ou avec la souris ou les flêches
- Facilité de paiement, en utilisant ou copiant le sytème développé PayPal (il suffit de donner son adresse e-mail)
Cela peut paraître évident, mais dans les faits ça ne l'est pas forcément car dans les métiers du livre, l'idée est très répandue qu'internet = médiocrité... Alors clarifions les choses : sur le net, pour que les internautes paient, il faut proposer de la qualité.
Encore une fois, d'abord parce que les internautes pensent pouvoir avoir de la BD gratuitement par les blogs notamment. Or, comme l'a expliqué la bloggeuse Pénélope Bagieu, elle passe peu de temps sur ses notes de blog, et c'est pour cela qu'elle trouve juste de ne pas tirer de rémunération de ces créations.
Il faut donc un contenu dédié, c'est-à-dire de la bande dessinée créée spécialement pour le numérique (et non adaptée de la BD papier comme cela se fait quasi-exclusivement)... c'est-à-dire pour être claire, que l'on devra payer des auteurs pour qu'ils créent des contenus de qualité suffisante pour qu'on ait envie de payer pour les découvrir ! Une histoire complète, un univers fouillé, qui exploite si possible le concept d'"infinite canvas" développé plus tôt, voilà seulement qui pourra faire mettre la main à la poche les internautes.
Pour appliquer concrètement le nouveau mode de consommation des tribus du net développé également dans ma partie 3 (De la pyramide à l'étoile), il faut également avoir une ligne éditoriale claire. Je ne dis pas qu'il faut que les éditeurs généralistes disparaissent au profit de maisons d'édition numérique spécialisées, qui dans l'aventure, qui dans le roman graphique, qui dans l'érotisme. Mais il faut savoir identifier très clairement (par charte graphique tout simplement) ce que l'on propose. Ainsi, chacun saura faire le tri et identifier rapidement ce qu'il aime : la rapidité est capitale sur le net, un professeur d'e-business de l'école des Mines m'a appris que tout devait être atteignible en 2 clics...
La première maison d'édition en ligne, Fool Strip, a eu le mérite de se lancer dans la BD numérique avec des contenus dédiés, mais leur page d'accueil n'est pas suffisamment claire : on y trouve tout ce qui est publié, avec un classement par date de parution et non par genre... Les internautes risquent de vite laisser tomber !
Avec une identification claire et rapide, on peut se retrouver "linké" par les influenceurs stratégiques : les fans de science-fiction atterriront sur la page de la BD de science fiction car ils auront vu le lien sur leur site de SF préféré par exemple !