3.1 Un Nouveau Paradigme : de Nouveaux Concepts
Avec l'arrivée du numérique, la consommation de produits culturels est en train de changer de paradigme.
Qui dit nouveau paradigme, dit nouveaux concepts à intégrer pour comprendre et avancer.
Voici les concepts clés qui sont selon moi à la base d'une nouvelle diffusion de la culture.
L'"infinite canvas", (expression anglaise proposée par Scott McCloud) ou "toile infinie", est le concept qui permet de casser l'a priori principal de la bande dessinée, selon laquelle celle-ci doit se trouver sur une page rectangle en deux dimensions. Rien à voir avec le "web", la toile internet, le réseau tissé entre tous les ordinateurs connectés... Ici, la toile est le support graphique.
L'idée de toile infinie permet d'imaginer des séquences d'images et de texte disposées non seulement dans les formes que l'on veut, mais aussi autrement qu'en deux dimensions.
Cela paraît abstrait, mais très concètement, les moyens d'aujourd'hui permettent déjà cela.
Pour comprendre ce que cela pourrait donner, il faut imaginer l'écran non plus comme une surface plane, mais comme une fenêtre.
Les rebords de l'écran ne sont plus limitatifs, à l'intérieur de cette fenêtre, l'espace est illimité...Les "smart phones" et notamment l'incroyable Iphone d'Apple, plus que les tablettes de lecture existantes, donnent une idée de ce vers quoi la BD numérique peut tendre (comme par exemple le "cover flow" d'Apple, le principe qui permet de faire naviguer dans une bibliothèque de CD, de DVD ou de livres faisant défiler les couvertures en 3D, peut utile au demeurant mais tellement élégant!).Attention, il ne s'agit pas d'utiliser le numérique à tout prix et de faire des gadgets en lieu et place des bandes dessinées ! On peut ajouter de l'animation, du son, etc... Mais si on se souvient de la définition de McCloud, ce ne sera plus de l'art séquentiel. Il faut que la forme reste au service du fond, et non l'inverse. Sans aller jusque là, le concept de l'infinite canvas permet de décupler le potentiel de la bande dessinée..
- Les jeux vidéos sont passés à la 3D (ou plutôt à la "réalité augmentée") il y a une dizaine d'années au moins... Au lieu de se balader dans un univers 3D pour traquer des ennemis ou chercher un trésor, pourquoi pas en profiter pour lire de la bande dessinée dans l'espace ?
- On peut imaginer d'adapter la forme de la séquence en fonction du thème abordé : encore une fois, un exemple vaut mieux qu'une explication abstraite. Si vous cliquez ici, vous pourrez lire (en anglais) une bande dessinée de Scott McCloud, intitulée "Mon obsession pour les échecs", dessinée sous forme d'échiquier...
- On peut aussi travailler sur le séquençage. Il faut rester prudent avec ce levier d'exploration, car comme nous l'avons déjà dit plus tôt, la "gouttière", ou "espace inter-iconique" est l'espace de liberté et la part d'interprétation du lecteur. Il ne faut pas chercher à lui imposer une vitesse de lecture, on quitterait aussitôt le domaine de la bande dessinée... Point que semblent avoir omis certains concepteurs de logiciels de lecture numérique de BD ! Mais que d'autres, comme le dessinateur Balak, se sont parfaitement saisis du concept. Il a réalisé cette exemple, que je vous conseille de lire dans sa totalité, car tout comme le fait Scott McCloud dans L'Art Invisible ou dans Réinventer la Bande Dessinée, il illustre ses idées par l'exemple, et il n'y a pas plus limpide : cliquez ici !
- On peut enfin profiter du fait que le numérique donne un accès instantané au lectorat, et donc tout comme le blog, donner à lire chaque jour une bande dessinée comme un journal intime. Les blogs BD qui exploitent ce potentiel sont d'ailleurs les plus nombreux... Le meilleur et le plus fréquenté étant encore et toujours celui de Boulet : bouletcorp.com. Comme je l'ai expliqué plus tôt, on peut aussi désormais lire ces notes les plus anciennes dans des recueils papier, mais cela retire le plaisir de lire des BD qui étaient toujours liées avec l'actualité de l'auteur, les saisons, les informations nationales...
On parle beaucoup depuis un an et demi environ du web 2.0. Au moment où le terme est apparu, cela a dû rester du chinois pour ceux qui ne pratiquent pas internet fréquemment. Mais depuis que le grand public a été contaminé par facebook, l'idée est devenue beaucoup pratique.
Le web 2.0 est une nouvelle forme de diffusion de l'information. Son appellation est un clin d'oeil aux versions des logiciels, auxquelles on attribue un numéro croissant plus la version est récente.
En réalité, il ne s'agit pas d'une nouvelle version du web, mais d'une évolution des pratiques.
D'abord, et tout logiquement, le web s'est calqué sur ce qui existait déjà. On a vu les grands groupes ou les gouvernements créer leurs sites et communiquer comme par les pubs télévisées. Mais sur le web, tout le monde a le droit à la parole, surtout depuis que des interfaces très simples permettent de publier un blog qui devient une tribune libre et personnalisée (comme celui-ci !). Les forums et les blogs sont devenus des contre-pouvoirs qui tout à coup pouvaient devenir menaçants pour les pouvoirs en place. C'est bien pour cela que le web reste très contrôlé en Chine par exemple...
Le web est en train de devenir l'espace de libre échange qu'il devait être. Certes avec des voix qui parlent plus fort ou qu'on entend plus souvent (celles qui ont plus de moyens !), des moyens de censures, des intervenants plus roués aux pratiques du web... Mais globalement, chacun peut être un pourvoyeur d'information, d'opinion et de contenu artistique.
Des exemples ? Ils sont nombreux... Aujourd'hui les majors du disques signent un artiste les yeux fermés si celui-ci a suffisamment de visites sur son "MySpace". Les marketteurs cherchent le "buzz", sans bien savoir en quoi il consiste et comment le créer... Les journaux télévisés ont désormais plusieurs heures de retard pour annoncer les informations à temps : les internautes les déjà annoncent et les commentent en temps réel sur Twitter et sur Facebook ! Les politiques eux-mêmes cherchent à séduire le web, sans toujours bien s'y prendre... Le tout n'étant plus uniquement de faire parler de soi, mais de faire parler de soi en bien !
Autrefois, pour faire parler de soi ou vendre son produit, il fallait avoir de l'argent pour acheter du "temps de cerveau disponible" (selon l'expression chère à Patrick Le Lay, ancien PDF de TF1) aux radios ou aux chaînes de télévision. A l'inverse, côté consommateurs, tout le monde était obligé de subir les programmes télévisuels ralliant suffisamment d'audimat !
Aujourd'hui, chacun peut rendre disponible ce qu'il veut, et le consommateur, le citoyen peut aller chercher directement sa source préférée. Avec l'ouverture de la parole sur internet, mais aussi avec la concurrence plus immédiate (on peut comparer en quelques clics le prix du même produit sur deux sites différents) les gens n'ont plus l'habitude d'écouter sans esprit critique les injonctions faites par la publicité. Il ne faut pas être idéaliste, internet n'est pas la démocratie parfaite, car beaucoup de gens auront toujours envie (par absence de confiance en leur propre esprit critique, par manque de temps) qu'on leur mâche et digère l'information. Et certains profiteront, comme aux grandes heures de la télévision (qui est pour moi un medium obsolète si elle ne sait pas se renouveller) de ce pouvoir nouvellement mis entre leurs mains pour vendre ou pour convaincre.
Mais le fait est qu'internet permet de choisir à qui on accorde son temps d'écoute et de lecture, et de remettre en cause sa fidélité dès que le niveau de qualité ou de fiabilité baisse.
Il suffit pour cela à un individu de rentrer dans un réseau de blogs, "d'amis" qui lui conseillent par affinités ce qui a le plus de chances de lui plaire (on clique plus facilement sur un lien envoyé par un ami !). Le bouche à oreille est extrêmement rapide, et la plupart du temps ce qui est écrit reste en ligne et consultable longtemps !
Ainsi, on s'informe et on consomme aujourd'hui par "tribu".
Certes, il faut savoir maîtriser les codes du bon goût de la blogospère, au risque de se griller immédiatemment. Le livre Les Netocrates de Alexander Bard et Jan Söderqvist (éditions Léo Scheer) explique ainsi par le web, le pouvoir est dans les mains de ceux qui savent créer, faire le tri et traiter l'information, faisant fi des clivages fossilisés et des moyens de production.
Un article du journaliste David Carzon ("Le Roi de la Pop est mort, vive la Pop", sous-titré "Michael Jackson, cash misère d'une industrie déclinante") du blog Bienbienbien, propose l'idée que la mort récente de Michael Jackson n'est pas seulement un fait bien triste en soi, mais aussi le symbole de la fin d'une époque. Avec Michael Jackson, un artiste et une maison de disque a su engranger les bénéfices depuis les quatre coins du monde (750 millions de disques vendus), des petits aux grands, de toutes les couleurs, de tous les milieux et j'en passe... A grand renfort de clips vidéos (c'est lui qui l'a porté au sommet avec l'incroyable "Thriller"), de publicité et de diffusion sur les ondes. Avec sa mort, on sait que plus jamais un artiste n'aura la popularité qu'il a eue, tout simplement car la consommation de masse a vécu. D'autres icônes internationales sont encore en activité (Madonna, U2), vendent des millions de disques et remplissent les stades, mais on peut conjecturer qu'une fois qu'ils cesseront de travailler, il n'y en aura plus d'autres.
Les mêmes signaux existent dans la BD que dans la musique il y a quelques années : surproduction qui rend le choix difficile aux lecteurs et même aux libraires qui ne peuvent plus conseiller correctement, piratage qui commence (des sites proposent de télécharger des pages de BD scannées), surenchère des moyens mis dans le marketing...
On peut enfouir la tête sous le sable, comme l'ont fait les majors du disque (et qui maintenant taxent de pirates les internautes qui ne font que télécharger des films ou albums qui semblent en libre accès), ou prendre en compte cette nouvelle avant que d'autres ne comprennent plus vite.

Par provocation, je commencerai par expliquer le concept de 360° appliqué à la BD, en disant qu'il faut essayer d'imaginer l'album comme un des produits dérivés possibles d'une bande dessinée.
Pour moi, il est évident qu'il ne faut pas chercher à adapter un album de bande dessinée au numérique (sauf dans le but de limiter le piratage), mais on peut faire l'inverse. Je m'explique.
Il existe déjà de nombreux produits dérivés de la BD, et souvent des services dédiés dans les maisons d'édition : figurines, posters, peluches, jeux vidéos, dessins animés, films... On en crée lorsque un album s'est bien vendu, suffisamment pour qu'il y ait une demande de la part du public et des fabricants pour fabriquer des objets que les "fans" pourront ramener chez eux.
Inversons le processus, en mettant au centre non pas l'album, mais l'univers imaginé par un auteur (dessinateur et/ou scénariste). Un univers avec ses personnages, son passé, son univers visuel et ses valeurs.
Autour, peuvent se trouver non pas seulement un album, mais tout ce qu'on peut imaginer, et qui rattachera celui qui le souhaite à l'univers qu'il aime !
Stéphane Ferrand, éditeur de manga aux éditions Glénat, propose ainsi d'appliquer le concept de 360° à Titeuf : l'univers de Titeuf, sa cour de récré et son foyer familial, son au centre. Autour, on peut disposer des figurines, peluches, un robot messenger avec qui on peut discuter en chat sur MSN Messenger, un dessin animé, un long métrage (toutes choses qui existent déjà ou existeront bientôt!) mais aussi par exemple un dérivé "spin-off" reprenant les aventures en BD numérique des personnages annexes de la série...Internet permet en plus de développer tout un univers cohérent : par exemple, le site De Lignes en Ligne expose des croquis de métro dans un design inspiré du métro parisien ! A supposer que tout les produits dérivés soient fidèles à l'univers imaginaire original, voir si possible développés par les auteurs...
C'est déjà ainsi que le cinéma assure une grande part de ses bénéfices, pourquoi ne pas y penser aussi dans la bande dessinée ?
Un tel développement permettrait en outre de réparer une dérive en cours, c'est à dire d'améliorer la qualité de l'objet livre. Avec 4500 bandes dessinées qui sortent par an, on ne prend pas toujours le temps ni l'argent qu'il faudrait pour imprimer un album de belle facture... Pourquoi alors ne pas publier un livre à moins d'exemplaires, lorsque les internautes ayant découvert la BD numérique le souhaitent, par souscription par exemple, et toujours de qualité suffisante pour satisfaire l'acheteur ?
Pour reprendre à nouveau Arleston dans son interview accordée au syndicat de la bande dessinée : "Il y a juste un effet de bascule : une grande partie de la culture populaire va vers le nouveau support, et l'ancien devient plus pointu. La BD numérique a de bonnes chances de s'imposer comme un grand support de diffusion populaire, et les tirages papier vont baisser, mais certainement pas au point de disparaître. Par contre l'album deviendra peut-être plus un objet de luxe que de consommation courante."