2.1 Les Freins psychologiques
On peut très bien comprendre pourquoi Christian Debarre (Bar2) a tenu les propos sur le dessin vu sur un écran d'ordinateur : ça n'est pas confortable, on ne peut pas toucher le papier...
La plupart des lecteurs de bande dessinée réagissent de la même manière lorsqu'on aborde le numérique, en pensant que ce qui existait jusqu'à présent est la forme unique, et ultime, de leur medium favori.
Or la seule chose constante qu'il y a dans l'économie, la culture et la technologie depuis des siècles (et encore plus depuis quelques décennies!), c'est le changement...
Nous pouvons avoir la certitude que si nous ne les développons pas en Europe, des plus grands marchés comme les Etats-Unis ou la Chine vont débarquer un jour des supports physiques ergonomiques, légers, à prix raisonnable, en couleur, avec une mémoire phénoménale, et qui permettront de lire des bandes dessinées.
Et ce jour se rapproche à grands pas !
Certes, les échecs des tentatives de lancement des "readers" ou "tablettes" sur le marché au début de ce siècle ont découragé quelque peu les visionnaires et rassuré les maisons d'édition qui y voyaient un péril sans nom. Mais il y avait d'excellentes raisons qui ont causé cet échec, c'est à dire qu'ils ne possédaient pas les qualités énumérées plus tôt, et requises pour que le marché les accueille.
Mais surtout, point capital pour les lecteurs qui sont peut-être moins technophiles et plus critiques (qui a dit conservateur ?) que d'autres consommateurs : ils n'offraient pas un confort de lecture suffisant, car ils étaient rétro-éclairés.
Au salon du livre de Paris en mars 2008, on pouvait trouver un espace dédié au livre du futur. Ceux qui ont pu tenir entre leurs mains les readers nouvelle génération peuvent témoigner que ces désavantages ont tous disparu : ils sont légers, ergonomiques, à prix abordables, leur capacité de mémoire a augmenté en suivant la courbe exponentielle de Moore de la taille des composants de stockage (loi disant que la puissance des processeurs ou d’un autre élément d’un ordinateur double tous les 18 mois) .
Mais surtout, grâce à de nouvelles technologies, la lecture est tout à fait agréable. A vrai dire, on pourrait croire à une page de livre en papier (certes, sans le toucher et l'odeur !) : dans le film plastique qui sert d'écran, on trouve des bulles d'encre noires et blanches qui selon les impulsions électriques envoyées, vont à la surface pour former les lettre voulues (technologie de l'e-ink, développée dans la Silicon Valley par E Ink Corporation, société créée il y a 12 ans déjà !).
L'écran souple n'est plus rétro-éclairé, mais comme une page de papier, reçoit la lumière ambiante (technologie de l'e-paper).
Ces appareils ne dépensent pas du tout d'énergie lorsqu'on reste sur la même page, ce qui leur permet d'avoir une bonne indépendance en batterie.
On peut les connecter à internet, marquer sa page, prendre des notes sur les pages lues et sauvegarder ces notes, chercher le sens d'un mot dans un dictionnaire en cliquant dessus, regarder des images en haute définition, et surtout, surtout, on peut stocker des milliers d'ouvrages dans un seul outil de poche...
Certes, il n'existe pas encore de technologie disponible sur le marché avec de l'e-ink couleur, mais ce n'est qu'une question de temps, puisqu'en 2007, à l'heure où Lorenzo Soccavo écrivait son ouvrage Gutemberg 2.0 (éditions M21), de grandes compagnies telles que Fuji travaillaient en laboratoire sur le sujet.
Reste le problème de la taille... Voici un extrait d'un article du magazine en ligne Bodoï, magazine spécialisé BD, datant du 8 septembre 2009 :
"C’est là que les nouvelles et futures tablettes grand format ont peut-être une place à se faire sur le marché de la BD numérique. On parle ici de terminaux électroniques sans fil, connectés au net par Wifi, au poids raisonnable (plus ou moins 500 g), et disposant d’un écran tactile allant jusqu’à 7 pouces (18 cm). Trop encombrante pour être trimballée partout comme un téléphone, cette tablette se destine plutôt à un usage domestique: elle se recharge posée sur son socle, et on l’attrape pour lire la version électronique de son quotidien préféré, regarder des vidéos YouTube ou dévorer des BD. En plus, avec une batterie proposant une autonomie de plusieurs heures, on peut sans problème lire dans son lit, dans son bain ou ailleurs."

Citons enfin un article de Julien Falgas, publié sur son blog "Marre de la TV", dédié partiellement aux webcomics, qui vise à rendre moins pertinent l'argument disant que lire sur écran donne mal aux yeux :
"On a coutume de dire que le travail sur écran engendre une fatigue oculaire. C’est effectivement vrai, car l’œil a tendance à moins cligner face à un écran et donc à s’assécher. Mais si cette fatigue se traduit par différents symptômes, les spécialistes reconnaissent qu’ils disparaissent au repos et qu’il s’agit de symptômes latents qui se révèlent simplement parce que l’œil est soumis à un travail un peu plus exigent qu’à l’accoutumée. A ce sujet, penchez-vous sur les travaux de l’INRS. Un chercheur canadien professeur à l’école d’optométrie juge même que la relation entre travail sur écrans et troubles de la vue relève du folklore.
Et le papier me direz-vous ? Certes on peut se sentir moins fatigué par la lecture d’un livre parce que l’œil ne s’assèche pas et est moins sollicité… Mais plusieurs travaux successifs s’accordent à démontrer que la lecture est à l’origine de myopies. 12% des lapons se sont révélés myopes depuis que cette population apprend à lire, alors qu’auparavant seul 1% des lapons souffrait de cette pathologie…" Comme il l'écrit lui-même, il ne cherche qu’il vaut mieux lire sur écran que sur papier, mais simplement que beaucoup d'affirmations péremptoires sur le numérique sont faites à partir de simples a priori...
Ajoutons que déjà aujourd'hui, des lecteurs de manga partout dans le monde téléchargent des "scans" copiés du papier et traduits par des fans sur des sites internet, et les lisent sur leur écran d'ordinateur...Les habitudes de toute une génération sont déjà en train de changer ! Sont-ils des barbares pour autant ?
Cela peut paraître simpliste d'invoquer cette peur du changement dans les freins au passage au numérique, mais il me semble qu'il soit un facteur important.
La peur du changement est une composante basique de la psychologie humaine : même si une situation est pénible, on redoute le changement, car on ignore la situation qui remplacera celle que l'on connaît. Comme le proverbe le dit "on sait ce qu'on perd, on ne sait pas ce qu'on gagne".
Pourquoi la nouvelle situation serait pire que l'ancienne ? Pourquoi perdrait-on des acquis intéressants après des changements ?
On fait souvent un procès d'intention à ceux qui croient au numérique : on leur reproche de vouloir faire disparaître les livres. Comme le dit Arleston dans son interview accordée au sydicat des auteurs de bande dessinée à la question ? "Pensez-vous que le livre papier est amené à disparaître ?" : " Bien sûr que non. L'arrivée du cinéma n'a pas tué le théâtre. La télé n'a pas tué le cinéma. La vidéo n'a pas tué la télé. Le net n'a pas tué la vidéo... ".
Je suis moi-même intéressée par le numérique, mais lorsque j'ouvre un livre, je commence par sentir son odeur. Je ne suis pas collectionneuse, mais j'aime avoir des bandes dessinées chez moi pour les prêter à mes amis, les relire quand je veux ou personnaliser mon intérieur avec les livres que j'aime. Je pense représenter tout ceux qui se sentent à un juste milieu entre deux générations, entre le tout papier et le tout numérique, et pouvoir montrer que les deux parties sont conciliables, à condition de faire les choses correctement. Il faudra pour cela pouvoir dépasser la peur irrationnelle du changement.
C) Peur de disparition de métiers
Cette peur fait évidemment partie de la peut plus générique du changement, mais elle bloque tellement les acteurs du milieu de la bande dessinée qu'il me semblait intéressant d'y consacrer un point.
Lorsque j'ai parlé à mes collègues éditeurs de la BD numérique, l'un d'eux m'a donné un point de vue particulièrement intéressant : il m'a dit ne pas s'y intéresser par manque de temps, mais surtout qu'il la redoutait car il pensait que cela signifiait la disparition de son métier...
Il en est de même pour tous les employés du secteur du livre, des éditeurs en passant par le marketing et la production... Tous craignent que les auteurs agissent désormais tout seul pour proposer leur travail au public.
Avant de développer plus amplement ce point dans la partie 3.3, Réinventer les métiers du livre, je citerai simplement un ami musicien, à qui je disais de proposer et diffuser sa musique en ligne en association avec d'autres artistes et qui m'a répondu "mais, ça n'est pas mon métier !" Effectivement, ce n'est pas son métier : les artistes auront certainement toujours besoin de tout leur temps pour créer, et par conséquent toujours besoin d'éditeurs pour diffuser et faire connaître leur travail.
Cette peur n'est pas vaine : c'est ce qui est arrivé dans les majors du disque... Mais simplement parce qu'ils ont réagi bien trop tard ! Déjà, certains auteurs de BD travaillent déjà directement avec des sociétés de diffusion numérique, comme Lewis Trondheim, qui a créé avec la société Aquafadas de Montpellier le chat Bludzee, dont les aventures sont lisibles sur Smart phones...
Mais si les acteurs de l'édition de bande dessinée refusent d'enfouir la tête sous le sable, il est loin d'être trop tard, et leur savoir-faire pourra encore servir !
Les pratiques ont déjà beaucoup évolué : la méfiance disparaît petit à petit tout simplement car la fiabilité du paiement en ligne s'améliore de jour en jour. Les internautes apprennent que lorsque l'on voit le symbole du cadenas en bas à droite de l'écran, toutes les opérations sont confidentielles et sécurisées. Toutes les banques ont développé leur système de paiement en ligne. Enfin, des publicités proclament désormais au grand public que l'on peut acheter en ligne, recevoir son achat, et payer en toute fin du processus (par chèque si on le souhaite), si la satisfaction est au rendez-vous. Les garanties augmentent, afin de faire disparaître les peurs.
Reste le problème du temps : si on imagine payer des produits culturels par micro-paiement, difficile d'accepter sortir sa carte bancaire et indiquer ses codes à chaque transaction ! Difficile également d'accepter de laisser ses identifiants confidentiels enregistrés dans les bases de données de chaque site auquel on fait des achats... Là encore, une solution a été apportée : c'est PayPal qui la propose. On s'enregistre une seule fois sur leur site, puis seuls l'adresse e-mail et un mot de passe sont demandés. Cela fonctionne bien sûr uniquement avec les sites de vente en ligne qui ont un partenariat avec PayPal. Mais cette solution est tellement optimale que beaucoup développent un tel partenariat.
Voici la vidéo de présentation de PayPal (en anglais).